Travel on a dance floor

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Panama - panama city
de Fred, le 16-05-2007

Travel on a dance floor

Je rencontrai Grevel à la terrasse de la Cafeteria del Prado, quelque part dans Panama City. Lui déplorait la perte d'un bagage et moi la disparition téléphonique d'un couchsurfer (lequel m'expliqua plus tard par email qu'il avait oublié son portable chez lui ; j'ai interprété cet acte manqué de sa part comme un désir de rester peinard).
Grevel me fit un petit signe aimable de la main alors que je passai à côté de lui. Il me fit au premier abord l'effet d'un voyageur au long cours. Grand, cheveux blancs, boucle d'oreille, l'air de ceux qui se sentent partout à l'aise et nulle part chez eux. Les invités du monde entier. Mais Grevel ne s'avèrera pas de ceux-là.
Nous nous présentâmes, il m'indiqua qu'il avait posé ses valises rescapées à la Casa de Carmen, tout près d'ici et ce fut à peu près tout.
Sinon qu'il était anglais, ce qui fut facile à deviner. Du maintien, une pointe d'originalité, pas d'accent yankee mais au contraire une diction nette. Et puis, même tempérée par de la douceur et de l'intelligence, je reconnus cette même petite flamme froide que je vois souvent luire au fond des yeux de nos meilleurs ennemis. Celle qu'animent un infaillible sens de l'humour et la certitude inconsciente d'être issu de la seule civilisation que l'Europe ait jamais connue. On sent que l'anglais supporte le poids d'un ensemble de charges et de devoirs qui s'accompagnent de la jouissance de certains privilèges dont le plus précieux est de se savoir anglais. Même s'ils s'en défendront toujours avec vigueur. My Goodness !
Après Andy et Keith les africains, voici le troisième compagnon de voyage (pourtant très fugace) dont je garderai mémoire et que je prendrai plaisir à revoir. Il faut que je fasse attention, je crois que je deviens anglophile.
Ne souhaitant pas importuner mon couchsurfer, je vais donc élire domicile à la Casa de Carmen, un endroit tout-à-fait recommendable, et de ce fait retrouver mon nouvel ami.

Pour le présenter, je pourrais ajouter à ce qu'il en dit lui-même (www.grevel.co.uk) qu'il est un littéraire, un ancien universitaire issu d'Oxford qui a un jour décidé de laisser tomber ces activités respectables pour s'adonner à l'écriture et soigner sa plume dont il vit aujourd'hui. Il a publié nombre de poèmes et d'essais, ainsi qu'un guide de voyage, lequel fut primé. Mais ce qui amène notre écrivain mancunien en Amérique Latine est une tout autre passion : celle de la salsa. Grevel a entrepris la rédaction d'un ouvrage historique, littéraire et documenté sur cette danse qui prend ses racines à Cuba et aux États-Unis (Miami et NY) et qui a vu se développer trois principales écoles (il faut ajouter la Colombie, et notamment Cali, qui semble vivre pour cette musique). Il va de ville en ville, pour apprendre les pas... Le second soir, il revint enchanté de son expérience. Dans l'un des bars qu'on lui avait conseillés, autour de Plaza Florida, il avait pu entendre de la très bonne musique. Il semblait aussi heureux qu'un gosse. Qui plus est, sa leçon de la journée (il a trouvé l'adresse d'une école de salsa en consultant très simplement les pages jaunes) l'avait convaincu d'étudier sérieusement le style qui manquait à sa palette, celui de NY, pratiqué ici. Aussi Grevel semblait satisfait de ce troisième volet de son voyage qui l'avait transporté dans un premier temps à Caracas puis ensuite à Cali, avant de terminer ici, au Panama.
J'ai hâte de pouvoir feuilleter cet ouvrage qui s'appelera "Travel on a dance floor" (ce qui, en français, donne à peu près "Voyage sur une piste de danse").

A man a plan a canal : Panama !
Grevel, qui connaissait ce palindrome à propos de Ferdinand de Lesseps, m'en apprit un autre concernant Napoléon cette fois : Able I was ere* I saw Elba. Parcourant tous les deux Isla Taboga, l'île aux fleurs, atteinte depuis Panama City au prix bien agréable d'une heure matinale de ferry, nous avons le temps de deviser de nombreux sujets (et notamment de l'oulipo qu'il connaît étonnamment bien) qui me font  apprécier la culture et la sensibilité de mon compagnon de route. Il s'amuse de mon rationalisme typiquement français, dans la droite lignée des acquis de la Révolution française. Un premier point de divergence, note-t-il, lui qui tient à croire aux mondes parallèles, aux esprits visiteurs et à bien des choses que mon cerveau reverse catégoriquement parmi les artéfacts d'un univers issu de la fantaisie créatrice.
Alors que son doigt parcourait les lignes du bottin consacrées aux Escuelas de Salsa, l'oeil de Grevel s'arrêta sur un encadré qui, un peu plus bas, faisait la promotion d'un sorcier vaudou local (rubrique Esoterismo, je suppose). Plus exactement un babalawu, chamane cubain. Or Grevel tient à se faire interpréter un rêve lourd et puissant qui le laisse pensif depuis sa première nuit en Colombie

 

...il se retrouve par une nuit de pleine lune au milieu de centaines de chats qui viennent danser autour de lui puis le guider vers la maison d'une vieille dame vêtue d'une robe bleue qui l'initie à la magie. Elle lui explique que la pleine lune est de cuivre, entre or et argent, puis lui demande d'embrasser son compagnon ; Grevel peu enchanté s'exécute, soulagé que ce ne soit qu'une formalité ; mais il faut ensuite embrasser le chien ; heureusement juste un petit coup de langue furtif comme les chiens en donnent souvent. Enfin la sorcière ouvre grand la bouche et lui demande de regarder à l'intérieur. Grevel y voit un petit objet oblongue en ivoire et, tout au fond, comme un disque de cuivre, une pleine lune...

 

Il se réveillera tremblant et impressionné. Le chamane lui expliquera qu'il s'agit d'une visitation d'Ochun, déesse afro-antillaise des rivières, de la lune et ... du cuivre. Ce rêve traduit la bienveillance d'Ochun, déesse puissante et respectée, à son égard. Elle exaucera ses vœux pourvu qu'une fois rentré chez lui, il lui consacre en offrande cinq œufs et cinq yams (j'ignore de quoi il s'agit mais je vais chercher). Grevel, convaincu par ces explications, s'est procuré très facilement dans le Casco Viejo une effigie de sa déesse....

 


Un des buts de notre escapade sur Isla Taboga était la recherche de la maison de Gauguin. Grevel qui, tout comme moi, aime tout particulièrement l'artiste (dont il m'apprit qu'il était né au Pérou) a lu quelque part que Gauguin avait séjourné au Panama, et notamment sur cette île où il avait été hospitalisé. Notre recherche fut couronnée de succès, grâce au concours du tenancier d'un boui-boui où nous avions déjeuné d'un excellent poisson, et qui avait tenu à nous conduire en personne à l'endroit recherché. La maison du peintre est en reconstruction, mais la façade est conservée et le perron est décoré d'une mosaïque représentant Gauguin en personne et quelques une de ses œuvres.
Mission accomplie !

* ere est un mot ancien qui signifie before.

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