| Il en va des pays comme des gens que vous en abordez certains avec l'intuition immédiate que vous les apprécierez. C'est ainsi que sitôt passée la frontière et atteinte la station de bus de Peñas Blancas, l'air s'est paré d'une lumière accueillante. Ce pays, le Nicaragua, se présentait sous des auspices favorables, comme une promesse de couleurs chaudes et de moments authentiques. Il y a parmi les habitants une unité de type qu'on n'observe pas au Costa Rica et encore moins au Panama, où le percement du canal a, il est vrai, attiré nombre d'immigrants. Ici les gens ont pour la plupart une peau sombre et cuivrée. Ils sont manifestement de sang indien mâtiné d'espagnol, ils ont le détachement, la nonchalance et l'humour des gens pauvres, qui se contentent du strict essentiel. Le Nicaragua prendra certainement un jour la voie du Costa Rica, voisin envié pour sa gestion juteuse d'un patrimoine naturel, et il le fera certainement pour son plus grand bien, mais en attendant il est encore possible d'en goûter la saveur innocente. Je me suis installé sur Isla de Ometepe, une île sur le Lago de Nicaragua, formée par la réunion de deux volcans, dont les éruptions successives ont jeté entre eux deux un pont de terre, un isthme le long duquel se concentrent les plages les plus populaires. Le lac d'eau douce abriterait une espece unique de requins-marteaux dont l'extemination a malheureusement probablement conduit depuis à l'extinction. Chacun de ces volcans sur cette île en forme de 8 est ceint d'un mauvais chemins fait d'ornières, de caillasses, de nids-de-poules, de mares boueuses, qu'il est difficile d'arpenter à vélo. Mais l'effort est récompensé par la traversée de villages dont les habitants vous saluent toujours chaleureusement. Ils n'ont ni eau ni électricité ni wifi mais ils ont le sourire. On croise cochons, poules, chiens, chevaux, vaches et surtout des oiseaux par centaines. L'espèce la plus populaire est cousine du geai. Un oiseau un peu trop coloré et emplumé pour être réel, dont le chant mélodieux ressemblerait au cri qu'on pousserait si on vous coinçait les doigts dans une porte pendant que vous vous brossez les dents. J'ai choisi d'atterrir ici, de ma laisser bercer par la vue du large depuis les hamacs, et d'occuper les trop rares heures pluvieuses en écrivant. Il en va des gens comme des lieux qu'il suffit parfois d'un rien, d'un minuscule détail pour vous convaincre tout-à-fait qu'ils sont infréquentables. Ainsi ce couple de quebecquois, rencontrés au boui-boui du coin et avec lesquels je partage mon déjeûner (et leur dîner, puisque nos amis canadiens commencent par le déjeûner et finissent par le souper) semble sympathique de prime abord. Je conviens d'organiser avec eux pour le lendemain l'ascension du volcan voisin. Le repas est excellent et les restaurateurs sont aux petits oignons pour nous. Les prix sont beaucoup plus bas qu'au backpacker, la marge doit être serrée. Je m'agace un peu de les entendre discuter continuellement d'argent. Ils chipotent pour quelques cordobes alors qu'ils ont payé leur billet quelques centaines de dollars. Visiblement leur grande fierté est de s'en tenir au centime près au budget prévu. Tous ceux qui atterrissent dans des hôtels bon-marchés font attention, car c'est la seule façon de durer, je suis moi-même un "budget traveler", mais il y a une question d'échelle, tout de même. Cela vaut-il la peine de discuter pendant deux heures pour savoir si on va prendre deux hamacs à 3$ chaque ou un emplacement de tente à 5$ ? Le clou arrive pour le dessert, comme une cerise sur le gâteau. Mes canadiens, que je trouve déjà insupportables, paient le repas et me rendent ma monnaie avec un supplément de 10 cordobes (35 centimes d'euros). Avec un sourire triomphal, ils m'expliquent que le type s'est planté de 40 cordobes en rendant la monnaie. Cet exploit semble les gonfler de contentement. Avec tout le mépris dont je suis capable, je refuse leur générosité. En réservant auprès du guide pour l'ascension du lendemain, ils s'inquiètent à demi-mots de savoir si je tiendrai le coup : il est écrit que si une seule personne doit faire demi-tour alors c'est tout le groupe qui rentre. Je réponds à la fille de ne pas s'inquiéter pour moi. J'ai beau avoir deux fois leur âge, je sais que je suis sûrement en meilleure forme qu'eux. En la regardant, je ne peux m'empêcher de penser très méchamment qu'on verrait bien qui geindrait le lendemain pour hisser son volumineux derche au dessus des nuages. Qui pleurerait ses Marlboro, ses hamburgers et ses hectolitres de Coca. Evidemment, elle fit moins la fanfaronne le jour dit. Entre deux essouflements bruyants, elle convient qu'elle aimerait bien avoir ma condition lorsqu'elle aura 38 ans. Je ne réponds pas, j'aimerais aller plus vite. L'ascension de quatre heures (et 1334 mètres d'un dénivellé assez raide) est récompensée par la traversée d'une jungle luxuriante et embaumée du parfum d'arbres (balsamitos) utilisés pour leurs vertus médicinales. L'odeur doucereuse de lq seve rappelle l'ambre, le miel et le camphre. Le sommet offre la vue sur le lac qui occupe l'ancien cratère. Je laisse mes deux boulets sur le retour et m'offre une belle ballade en solo. Des singes hurleurs, observés de près, me menaceront suffisamment pour que je m'en aille d'un pas (très) rapide. Ces drôles de zèbres manifestent leur sens de l'hospitalité en relachants leurs vessies et intestins sur quiconque s'aventure sous leur arbre. Étonnant ! |