Granada l'aristocrate

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Nicaragua - Granada
de Fred, le 30-05-2007

Granada l'aristocrate

Granada

Renata me faisait remarquer que ces villes coloniales comme Granada ou Leòn portent le nom d'illustres ancêtres issues de la mère patrie. Il y a même une province en ce pays qui s'appelle Madriz, et la monnaie est le cordoba.

Granada l'ainée frappe par son élégance, celle d'une vieille dame qui chaque matin s'habille conscienceusement pour honorer l'étranger qui franchira le pas de sa porte. Toujours coquette, insensible aux modes vulgaires et futiles, son squelette solide de palais et d'églises, sa lignée de présidents de toutes sortes et de poêtes jadis maudits lui confèrent l'assurance d'être à jamais sortie du temps et préservée de son sordide rebours.

Le soleil, son vieux complice, le sait bien qui, par fidélité, lui offre ses rayons aux meilleures heures, au petit matin, avant que la goutte ne gagne son grand corps pareillement usé.

Granada la féline se réchauffe aux clartés de l'aube, s'étire mollement puis s'agite le long de ses artères marchandes où bouillonne un sang noir et acre, s'essouffle sous les averses violentes dont elle fait mine d'être chaque fois surprise, se retire alors sans cérémonie puis s'éteint précocement dans une longue sieste bienvenue.

 

 

Nous sommes nombreux à êtres encore attirés par ses charmes, et elle nous accueille avec largesse, encore faut-il savoir choisir sa chambre. Je me suis égaré la première nuit mais j'ai pu le lendemain retrouver mon chemin qui passait par l'Hospedaje Oasis. Une clientèle nettement plus européenne et moins jeune, moins stéréotypée. À l'heure où je raconte tout ceci, un homme d'un âge certain se détend, coulé  dans un fauteuil d'osier, les bras pendants et les yeux dans le vague. J'aimerais bien l'accompagner dans ses périgrinations. Combien de vies revisite-t-il ? Je sais bien, même si je les aime peu, qu'il ne faut pas blâmer les jeunes pour n'avoir pas encore eu le temps, pas plus qu'il ne faut louer par principe l'expérience de nos anciens (il semblerait que ce sont eux qui ont assis Sarkozy sur son trône). Il n'empêche, les "vieux" qu'on rencontre en voyage, jetés hors du nid, n'ont rien de bourgeois. Ignorants de cette religion du confort qui enveloppe habituellement les adeptes de leur âge, ils sont riches de quelque chose qu'ils ne demandent qu'à partager. Ainsi cet hurluberlu aux cheveux blancs, en marcel et tongues en cuir est mon nouvel ami, celui d'un ou deux soirs. Américain dégouté de l'Amérique, vétéran du Viet-Nâm allergique à la violence, il a choisi de tourner le dos à son ancien pays le jour de la réelection de Bush. C'en était trop pour lui, il préféra partir pour le Costa Rica et vivre pleinement sa passion pour la nature. Ainsi cet ancien prof d'anglais, pourtant cultivé et fin, est-il la personne la moins bien informée sur l'actualité récente que j'ai rencontrée depuis longtemps. Il ignore tout des primaires démocrates entre Obama (le noir) et Clinton (la femme) alors que tous les américains ne parlent que de ça. Il ne connait pas la position de la France sur le conflit en Irak (mais il s'en réjouit sincèrement) alors qu'aucun américain ne l'ignore plus aujourd'hui. Il refuse de se tenir informé mais il suit quand même sur Internet les scores en direct des matchs de base-ball. On ne se refait pas ! Comme j'ai oublié de lui demander son prénom, je continuerai de l'appeler "il".

 

Nous avons dîné ensemble et ce fut pour lui l'occasion de me poser une bonne centaine de questions sur tout un tas de sujets. Curieux comme un gosse ! Malheureusement, alors que nous palabrions sur Faulkner (que je vénère) et Joyce (que je n'ai jamais lu, ce qui n'empêche nullement d'en parler), sur Vivaldi et Shostakovitch, sans que je n'y prenne garde, la discussion prit un autre tour pour s'emparer de ce qui obsède les américains : la religion. À mon grand dam puisqu'alors les questions n'avaient plus aucun sens pour moi, me voici pressé de m'expliquer sur des concepts aussi fumeux que le destin, la compassion et le sens de la vie.

 

Je ne pus m'empêcher de songer à ce tee-shirt vu au marché le matin même, portant l'inscription "Puta Vida". Certainement une façon pour les nicaraguéens de se foutre de la gueule de leurs voisins costaricains (cf article correspondant). La vida esta una puta, claro, et elle prend très cher. Mais il n'est pas interdit de s'amuser en sa compagnie !

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