Mayoka Village

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Malawi - Choix
de Fred, le 10-09-2006

Mayoka Village

En haut, une bande noire. Fatalement : le pays est noir, la peau est noire, le cheveu est noir, l'oeil est noir, la nuit est noire. L'horizon est noir. En bas, une bande verte. Etonnant...Ailleurs l'herbe est plus jaune, mais ici le lac roi est ceint d'un halo vif et luxuriant, d'une couronne verte. Au centre, plus large, une bande rouge. Evidemment : dans les veines de l'africain coule un sang de terre. De cette terre qui partout palpite, à vif, éventrée, brulée, scarifiée, et qui bouillonne d'une douce fureur.

Je suis en train d'écrire dans mon carnet de moleskine noir ces quelques lignes d'apprenti poète, dignes d'une dissertation adolescente, lorsque mon voisin me salue. Un type occupé à écrire, assis seul sur un banc, au petit matin, parmi les bus, les bagages et les poules, voilà qui procède d'un charme surnaturel qu'il faut se dépêcher de rompre. Le salut matinal est le moyen le plus efficace d'attirer l'attention et de la garder captive. Un rituel auquel on n'échappe qu'au prix d'un affront. D'abord une poignée de main africaine en trois temps, un échange de formules, toujours les mêmes, puis quelques petites remarques improvisées, et vous voilà détourné de votre secret labeur. Ce type ne me laissera pas écrire. Au Mali, mon bon ami Patrick m'avait prévenu, l'africain est communautaire. Rien ne peut exister hors d'une famille, d'un clan, d'une tribu. Un homme solitaire doit être interrompu dans sa discussion avec le démon. L'écrivain africain est mal perçu, il inquiète. Il lui est difficile de trouver un répit, une chance de se concentrer. Ce type ne me laissera pas tranquille ; je range mon carnet et attend le bus.

Christophe, un voyageur français rencontré à Livingstone me l'avait dit : «le monde des voyageurs est petit». Et il en connaissait un rayon sur la question. Parti depuis cinq ans, il envisageait de rentrer au pays pour se refaire, et repartir une fois que les charmes de son Alsaca natale se seraient dissous dans l'acide d'un ailleurs idéal qu'il arpente inlassablement. Il me parle du Ruwenzori, de ces volcans du Congo qu'il n'a toujours pas pu voir et qui sont pourtant la vraie beauté du continent, mais le Congo est aujourd'hui un véritable cauchemard. Puis il me raconte ces rencontres récurrentes qui sont le lot des touristes nomades. Alors que j'attends mon tour dans la queue qui s'est formée autour du bus «Mzuzu via Lakeshore», j'entends qu'on tambourine sur une vitre. Du dedans. Je jette un oeil. Laura Lee me fait de grands signes et se précipite vers moi. Elle est cette américaine avec qui j'avais fait le trajet de Livingstone vers Lusaka dans la voiture d'Andy. Nous nous étions perdus de vue. Visiblement, elle m'aime bien, contrairement à la plupart de ses compatriotes pour lesquels j'ai trop de tares, étant français, athée, de gauche, ne buvant pas de Coca, ne mangeant jamais au McDonald's, ne connaissant rien à la production d'Hollywood et surtout, ne m'en cachant pas. C'est une très belle fille ('First Class', pour reprendre l'expression d'Andy), très saine, très blonde, aux yeux très bleus, très sportive, très souriante, très positive, très américaine. Trop. Elle est cultivée, intelligente, 'social liberal', fan d'Al Gore, démocrate, et son voyage est authentique, du Lesotho à l'Egypte en passant par le Zimbabwe, le Mozambique, la Zambie, le Malawi, et plus tard d'autres pays plus au nord. Elle a beaucoup de qualités, mais il subsiste en elle un côté trop naïf. Je lui parle de l'image dégradée de l'Amérique, elle acquièsce, navrée qu'on ne comprenne pas partout les bienfaits que son pays prodigue généreusement à travers le monde...sic. Mais je dois reconnaître que je suis impressionné par ses facultés d'adaptation. Tout en sachant ce qu'elle veut, elle est humble, adopte un profil bas, et ça passe très bien. Elle me raconte son voyage de la veille. Elle avait payé son ticket, mais la surréservation étant une pratique extrèmement courante, elle n'avait pas trouvé de place assise. Suivit un pataquès avec le contrôleur qui se fâcha, jeta son sac par la fenêtre et entreprit de la faire sortir du bus, lorsqu'un voisin prit aimablement les choses en main. On alla rechercher son sac-à-dos et elle put rester dans le bus, ou elle passa les heures suivantes à jouer avec les enfants à cacher et retrouver un jouet en plastique. A leur grand ravissement.

Nous faisons côte-à-côte les neuf heures (six annoncées) de voyage. L'arrivée à N'Khata Bay est une délivrance. Nous allons au même endroit, Mayoka Village, réputé le meilleur endroit du coin. Une pirogue vient nous chercher pour nous conduire au Backpackers. Mon dortoir est truffé de blancs. Je n'en avais pas vu autant depuis longtemps. Leur arrogance m'agresse. Laura Lee retrouve une amie du Texas. Des retrouvailles à l'américaine (mais ça s'appliquerait aussi aux australiens, aux sud-africains, à tous ces produits britanniques post-coloniaux) : des grands cris, des embrassades d'althérophiles, des effusions larmoyantes, des «Oh My God» auxquels répondent des «I'm So Glad». Des intonations de contre-ut, outrées et interminables. Je m'éclipse. On me propose de me joindre au groupe pour aller dîner 'en ville, façon locale'. Mon oeil. J'accepte mollement, ne sachant quoi faire d'autre. Et j'ai faim, et peut-être pourrai-je manger du chambo, ce fameux poisson du lac Malawi. 'Mon' américaine en a fait une obsession, sitôt sortie du bus elle demande au gars qui nous amène à la pirogue s'il est possible de se faire griller un chamba. Une voyelle qui fait toute la différence. Le type a l'air surpris, puis dit qu'il en a chez lui, pas de problème, il peut nous organiser un barbecue. Mais il a l'air étonné quand même. Elle vérifie : c'est quoi exactement le chamba ? African goat (chèvre africaine) lui répond-on ironiquement. Ce n'est pas un poisson, alors ? Là, le gars se marre carrément. Non, regardez, vous en avez un devant vous, et il montre un chien qui trottine tranquillement. Le poisson, c'est le chambo. Chamba, c'est un chien. Grande rigolade. Frissons dans le dos.

Accoudé au bar du Mayoka Village, je découvre qu'il s'agit d'un backpackers un peu différent des autres. Je m'y sens bien. Il est peut-être temps d'expliquer ce qu'est un 'backpackers' ? Avant tout, c'est un lieu pour routards, un 'backpack', c'est un sac-à-dos. Un endroit où l'on récite toujours la même partition. Des dortoirs, parfois quelques chambres, un coin pour planter la tente, des douches, un bar. Ca, c'est le minimum. Parfois vous aurez aussi une cuisine, un coin restau, une piscine, une bibliothèque pour échanger ses bouquins, une table de pool, ce billard anglais et un juke box. D'inspiration australienne, en général tenu par des blancs, le backpackers a pour ambition d'offrir un peu d'occident au britannique qui aurait le mal du pays. De ce fait on y rencontre un peu toujours les mêmes personnes : des jeunes fraîchement diplômés qui dépensent les sous de leurs opulents parents, des étudiants en médecine en fin de cusrus, des volontaires. En général, on vous aborde en vous demandant pour quelle ONG vous êtes ici. M'est avis que beaucoup se donnent bonne conscience en participant à une oeuvre humanitaire. Je ne nie pas leur courage, leur sens du sacrifice, leur dévotion. Il en faut pour vivre plusieurs mois dans des conditions souvent inconfortables. Et ils auront en repartant eu une vision plus réaliste du pays, un regard de l'intérieur. Mais je suis dubitatif quant à l'utilité, la pertinence et la légitimité de ces associations qui pullulent partout en Afrique. Il est bien facile aux gouvernements dont c'est pourtant la tâche première, de laisser les riches et leur sens de la culpabilité qu'on aura pris soin d'entretenir subtilement s'occuper de l'éducation, de la nutrition et de la santé de quelques uns. Dédouanés, ces pouvoirs politiques peuvent continuer de se consacrer avec beaucoup de métier à des activités beaucoup plus lucratives et moins recommandables. La corruption est un fléau, peut-être le principal, celui qui est en amont de beaucoup d'autres. Ce backpackers me plaît. On y trouve beaucoup plus de 'locaux' qu'ailleurs. Le staff est accueillant, la barmaid israélienne m'apprend qu'il y a un buffet malaween ce soir. Parfait. Je préviens Laura Lee que je ne l'accompagnerai pas, que je préfère rester ici. Le buffet de kassav, de haricots, de potiron, de n'shima et de soja très épicé (Laurent aurait adoré) est délicieux. Le bière locale, la Kuche Kuche est plus douteuse, mais qu'importe. Je discute avec Michael Phiri 'Mountain', le chanteur rasta sorti du ghetto qui s'accompagnera à la guitare tout-à-l'heure. Je prends son adresse, et lui enverrai un tirage de lui. Je sympathise vivement avec un allemand de Berlin, venu travailler à Lusaka, et avec qui je vais discuter toute la nuit. Au petit matin, je le retrouve en pleine discussion avec notre ami rasta. Il lui explique le véritable rôle des missionaires en ce pays et le rôle néfaste de la religion dans le monde. Vraiment un gars sympathique. Suit un cours sur les origines du protestantisme, un rapprochement un peu osé entre les rastafarians, les luthériens et les coptes d'Ethiopie. Même le vieux vendeur de chocolat s'est approché, intéressé. Michael 'Mountain' n'en perd pas une miette, ravi. Lui qui croît dur comme fer que Haile Selassie est la réincarnation de Jésus-Christ, et qui a été endoctriné depuis sa plus tendre enfance, comme tout le monde ici, n'en croit pas ses oreilles... J'ai troqué mon Giono contre un roman sur la bataille d'Essling. Je vais bouquiner toute la journée au bord du lac, en attendant de monter ce soir dans le ferry.

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