Je descends vers le port, le long d'une petite route, me guidant aux pointes des mâts qui transpercent une nappe de toits de tôle ondulée. Un patchwork de tons rouillés qui grésille tristement au soleil mourant.
A l'écart de la rue principale, un sentier mène en pente vive vers l'océan. Tout du long sont accroupies des femmes, qui tiennent contre leurs jambes des seaux dont elles sortent des grappes de poissons plats. Ils ont les machoires cousues ensemble et leurs corps argentés tremblottent à l'unisson. Un feu à été allumé dans une tranchée pour y consumer les débris du jour. Des enfants y lancent des feuilles de papier qui s'embrasent aussitôt ; les lampions d'étincelles dansent et tanguent dans la fumée pour s'évanouir doucement. Entre deux rangées massives de cabanes se faufile parfois un passage sombre qu'empruntent chèvres et rats.
Le dernier front d'habitations franchi s'ouvre un premier royaume dont la mer, qui le dispute à la terre, s'est provisoirement retirée. Un bataillon de bateaux est échoué là, plantés sur l'estran, maintenus debout à l'aide de troncs d'arbres disposés sous leurs corps. Des silhouettes percent la surface moirée et s'affairent sur les coques. Nouent, martèlent, inspectent. Ici, un souvenir d'esquif montre ses cotes qui saillent. En repartant avant l'aube, les quilles des navires tracent des sillons rectilignes et leurs empreintes toutes parallèles qui plongent dans l'horizon liquide trahissent leur fuite concertée vers les sublimes îles Komodo.
En surplomb, le chant de l'appel à la quatrième prière couronne cette scène quotidienne du glissement vers la nuit.
Ici on m'accorde à peine plus d'une fraction d'un regard toujours amical et chaleureux alors que j'arpente ce territoire préservé. Pourtant, à cinquante mètres de ce monde bruit et scintille celui plus clinquant de la main road, où les touristes ignorants de la géographie intime de la cité sont harcelés par des vendeurs de montres, de babioles arrachées à la mer, de services divers. C'est la magie des quartiers maintes fois constatée. Une simple ruelle vous fait franchir tout un continent, ou plusieurs siècles.
L'air est noir désormais. Un ballet d'ombres furtives tournoie en silence. La scène se dissout dans le silence et la lenteur. Je me retrouve seul à apprécier l'instant.
Aussi provocant que cela puisse paraître, je trouve que ce monde qu'habite certes une certaine misère, aux confins du magnifique, rayonne d'une beauté véritable. Après tout certains ont chanté la poésie urbaine qu'ils ont traquée jusque dans les banlieues sacrifiées.
Il est permis en de rares occasions d'exercer son modeste talent de spectateur alors qu'on contemple une œuvre qui nous invite à la comprendre.
Entrer en connivence avec la vérité d'un lieu et d'une heure, apprécier ces éclats soudains dont il peut seulement se féliciter d'étre le témoin, voilà peut-être la chance que le voyageur veut saisir plus souvent qu'à son tour.
En remontant la petite route qui serpente vers les hauteurs, je songe avec plaisir que je tiens là, enfin, la première image de ce pays que je conserverai lorsqu'avec le temps se seront effondrés tous les décors factices. Et que demeurera ce théâtre d'ombres indonésiennes.çç