Independance Day

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Indonésie - Flores
de Fred, le 17-08-2008

Independance Day

On m'a autorisé à dormir sur le pont du bateau à condition que je décampe avant 5 heures. Il est 5 heures, je suis habillé, mon sac est près de moi, et j'attends qu'une paupière s'ouvre, mais tout l'équipage ronfle dans un bel ensemble. Il est vrai qu'hier soir jusque tard, tous ont bu et chanté bras dessus bras dessous, ignorants de la hiérarchie qui ne semble pas les préoccuper particulièrement. Leur sommeil est lourd, même le muezzin n'y peut rien, c'est un signal crachoté sur la radio par un membre de la compagnie mère, la Perama, qui sort le bougon capitaine de sa torpeur. Il réveille l'ingénieur qui met aussitôt le moteur en marche, et nous voilà prêts à repartir pour Lombok. Mais je ne suis pas de la partie, je signale alors ma présence au maître à bord, qui me regarde d'un air sévère et réveille un pauvre innocent, probablement le mousse, pour me raccompagner en canot sur la jetée.

J'ai alors tout le loisir de voir se lever le jour, et pas n'importe lequel : celui de la fête de l'indépendance. Le 17 août. Tout l'archipel s'y prépare depuis plusieurs semaines, surtout Bali, avec la ferveur qui la caractérise. Les écoliers en uniforme s'entrainent pour le concours de défilé, les bordures de trottoirs sont repeintes en blanc et noir et partout sont déployés cocardes et drapeaux aux couleurs du pays.
À Labuanbajo où je viens de débarquer, sur l'île de Florès, plus catholique, mais néanmoins parsemée de mosquées, l'intérêt semble moins prononcé. Qui plus est, cette année le National Day tombe un dimanche, c'est donc un super jour férié, et autant dire qu'il ne s'y passe pas grand chose.
Ce sont les petits commerces qui s'activent les premiers : vendeurs de petits oreillers de riz bouilli dans du lait de coco, enveloppés dans une feuille de palmier savamment cousue, et renfermant au cœur soit un morceau très mur d'une des sept variétés de banane présentes ici (des roses, des vertes, des oranges, des brunes,...) soit de la chiquetaille de poulet. Petites gargotes de rue, Rumah Makan, qui exhibent en vitrine le savoir faire de la maison. La cuisine locale est très portée sur la friture. Le plat national, le nasi (riz) goreng (frit) est omniprésent, mais on trouve aussi beaucoup de poissons, barracudas, thons et snappers notamment. Quelques currys, des satays (petites brochettes accompagnées d'une sauce à la cacahuette). Des fruits de mer, notamment des poulpes, et diverses qualités de nouilles. La nourriture est simple, bonne et bon marché, ce qui est une constante de l'Asie, mais est loin toutefois d'égaler la grande référence, la cuisine thaïe, une des toutes meilleures du monde. Le Bali coffee, identique en tout point au Lombok coffee, servi aussi à Florès est un café récolté ici, préparé à la turque, au goût puissant et convaincant. Le thé est plus répandu encore. Il a un petit parfum de fruit que je n'ai toujours pas identifié. Si les indonésiens aiment manger du riz dès le matin, nous les occidentaux, français en particulier, très nombreux ici, préfèrons en général les crèpes ou gaufres à la banane. Bien cuites, avec un soupçon de sel, elles sont délicieuses. Ce sel qu'on voit parfois sécher dans de longues rigoles de bois, et qui provient d'un premier filtrage à partir du sable noir qu'on trouve sur certaines plages. Il est mis à chauffer dans de grandes cuves en bois, dont une pâte blanche est soutirée, avant de la laver et de la sécher.
Poulet et bière, selon moi les aliments universels par excellence, abondent ici aussi bien sûr. Les cervoises du cru sont la fameuse Bintang, et la plus discrète (mais plus à mon goût) Anker. D'autres alcools sont consommés, notamment l'arak, un bon alcool blanc produit par un fruit du palmier, et le "paradise wine", sorte de vin cuit à base de noix de cajou, tous deux se laissent boire, ma foi.

Avec l'aube commence à se dessiner le profil des îles Komodo qu'on aperçoit depuis la baie. Le ciel et l'océan ont cette même clarté laiteuse qu'interrompt une succession de plans dramatiques : pics, falaises, cheminées, pentes anguleuses, crêtes acérées que peuplent de hauts arbres dont seules les extrémités des branches les plus hautes ont gardé quelques feuilles. Le Parc National du Komodo, instauré dans les années 80, est une initiative heureuse qui a mis fin aux pêches destructrices (à la dynamite ou au cyanure) et qui permet à une barrière de corail d'une incroyable diversité de prospérer. Une taxe d'entrée de 15 $ pour trois jours, et une réglementation précise qui fait qu'on ne peut rien prendre ni laisser sur l'île. Hormis des photos et la trace de ses pas.

Komodo est un site de renommée mondiale dans le monde des plongeurs. Effectivement, je ne boude pas mon plaisir d'avoir pu croiser des raies manta, si majestueuses, des requins, des tortues, des thons, des mérous, des murènes, des poissons scorpion, lion ou pierre. Et une variété de corail stupéfiante. Un must.
Les distances sont courtes mais fatigantes dans ce pays. Je parcours tout à pied ou en taxi-moto.
Quasiment aucune voiture particulière sur l'île, mais des bemos (minibus collectifs) et des scooters. 3000 roupies (même pas 20 centimes) la course. J'y aurai souvent recours. Comme toute la population. Nombre d'enfants vont à l'école le matin, sagement passagers d'un plus âgé (mais j'ai vu un gamin d'une douzaine d'années au guidon d'une 125). Les jeunes filles s'assient souvent en amazone, les deux jambes du côté sans pot d'échappement. Le port du casque est ici très aléatoire. La plupart ne s'en soucient guère, pas même les flics, que j'ai pourtant vus racketter le taxi qui m'amenait d'Amed à Padang Bai, à Bali. À l'approche d'un barrage de police, le chauffeur avait remonté prestement les vitres fumées du véhicule, espérant nous soustraire à la vue des condés. Raté. Alors que le taxi venait de donner quelques billets au poulet (dont il prit plus soin que celui -tout en plumes celui-là- qu'il avait écrasé dix minutes plus tôt), je le questionnai d'un regard. Il me répondit laconiquement "Corruption".

Une moto que j'emprunte s'arrête devant un étalage de bouteilles remplies d'un liquide orangé marqué Bensin, équipé d'un gros entonnoir. Une station essence où il se fournit pour 10000 roupies (environ 70 centimes d'euros) le litre et demi. Ici les bouteilles étaient en plastique, mais sur Bali, plus riche, la mode est à la bouteille d'Absolut, la vodka suédoise dont paraît-il la contenance batarde (70 cl.) permet de gruger l chaland.
J'apprécie particulièrement les premières heures, s'y activent ceux qui sont l'âme du lieu. Personne ne vous harcèle, aucun geste n'est superflu, le ballet semble millénaire et d'ailleurs peut-être l'est-il ? Tous, même les anciens au masque grâve et sollennel, sollicitent un salut ou un sourire. Les enfants vous interpellent invariablement d'un 'hello mister', les jeunes gars hochent la tête avec sérieux et les jeunes filles esquissent un sourire désarmant. Je note quelques différences de type entre Flores et Bali, la plus notable étant qu'ici les cheveux ondulent voire frisottent plus volontiers. Et le teint me semble légèrement plus clair. En revenant d'une plongée, le bâteau frôle une étrange île : guère étendue mais surchargée de cabanes de pêcheurs. 'Lost Island', m'explique-t-on. Loin de tout. On ajoute que les filles y sont réputées pour leur grande beauté. Et que cette beauté provient du fait que l'île n'ayant pas de source, ses habitants se lavent à l'eau de mer, qui blanchit la peau. Un canon de beauté. Pas le seul. Au cours de la croisière entre Cenggigi et Labuanbajo, nous avons fait une halte dans un village de Sumbawa, l'île située entre Lombok et Flores. Ce qui semblait n'être qu'un modeste village au bord de l'eau s'est révélé un bourg d'importance relativement peuplé. Et une jeune allemande a eu droit à un accueil plus particulièrement chaleureux. Tout le monde voulait se faire photographier avec elle, les plus hardis allant jusqu'à esquisser un brin de causette, et le plus voyou, cigarette maladroitement collée au bec pour affirmer un surplus de virilité, a entamé un simumacre de cour en bonne et dûe forme, proposant à la jouvencelle de l'aider à traverser un gué pourtant inoffensif, mais l'occasion était trop belle. Les raisons d'un tel succès : ses grands yeux, soulignés d'une pointe de maquillage limite gothique. Autre canon de beauté.
Ainsi l'exotisme (notion relative) européen est-il recherché. Et d'ailleurs on trouve presque toujours un occidental à la tête d'un bar, d'un club, d'un hôtel.

L'indépendance, si elle est célèbrée, reste peut-être encore à conquérir.

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