Florès est une île sans plaine. Les volcans occupent toute la place, qu'ils ont taillée à coup de serpe, et les rares surfaces planes ont été conquises de haute lutte, que ce soit pour y cultiver le riz où y jouer au football. Certes toute l'Indonésie est volcanique, c'est sa raison d'être même, et en n'importe quel point de l'archipel il est toujours possible d'observer un de ces géants de basalte ; mais Florès se distingue aussi par la beauté de ses paysages spectaculaires. Quant à son nom, il lui viendrait des explorateurs portugais, à qui l'abondance de fleurs plût particulièrement.
J'ai rencontré quelques français à Labuanbajo qui tous m'ont mis en garde contre les trajets en bus vers l'est de l'île. La route tourne en permanence, et les passagers, sévèrement entassés comme il se doit et peu habitués aux trajets motorisés dans de tels lacets vomissent sans coup férir dans des petits sacs en papier distribués généreusement. Qui plus est, le chauffeur lance son bolide sur une route étroite qui cotoie par endroits des à-pic où il ne ferait pas bon verser. Pour à peine plus cher, on peut aller directement en avion à Ende, d'où on trouve facilement un bemo (minibus) pour pousser jusqu'à Moni. C'est ce que j'ai fait.
Moni est un joli village de montagne, entouré de rizières, au cœur d'une région où l'on trouve de magnifiques sarangs (vêtement traditionnel) confectionnés selon le procédé de l'ikat, tissage à la main. Les couleurs sont sombres, des noirs, des bruns, des orangés. Toutes les femmes en sont vêtues et certains hommes également, qui le portent différemment. Il fut un temps où les motifs tissés révelaient le rang social et le clan. Aujourd'hui il semble que ce soit surtout affaire d'esthétique.
Moni est principalement réputé pour être au pied du Kelimutu, un volcan dont le cratère s'orne de trois lacs aux teintes différentes (et changeantes, selon la pluviométrie). Un turquoise, un chocolat et un vert très sombre. Pour admirer le lever de soleil sur le tableau, j'ai recours à un gars du coin qui m'emmène avant même potron-jacquet en ojek (taxi-moto, le plus souvent un scooter) jusqu'au départ du petit parcours qui mène au sommet. Point de casque, une lumière défaillante (heureusement la lune est prodigue), et une manie de doubler tout ce qui bouge, mon pilote me laisse en haut aussi terrorrisé que frigorifié.
Les trois lacs se laissent deviner, l'un après l'autre, sous les nuages qui virevoltent au matin. Au premier rayon du soleil, qui invite à sa suite unepalette d'oranges et de roses, on découvre avec plaisir quelques reflets astucieux et une bonne dizaine de degrés centigrades en renfort. Le retour vers le village, que j'ai choisi de faire à pied par le chemin le plus long, faisant fi des raccourcis, est gratifiant. Quelques rizières, quelques villages, quelques bambouseraies, quelques cascades et quelques quinze kilomètres plus loin, il vous laisse sur les rotules mais plein d'un bon plaisir tout simple.
Moni affronte cet après-midi le village voisin. Ses footballeurs jouent en bleu, et sont les oranges qui reçoivent. Et il ne faut pas mésestimer l'avantage du terrain lorsque celui-ci, bosselé, crevassé, retourné, en pente, aux angles tordus, vaguement rectangulaire présente en outre la particularité dangereuse d'être traversé par deux poteaux électriques... Les différentes lignes sont tracées au soc, et à ma grande surprise, deux juges de touche officient de part et d'autre du terrain, et lèvent leurs drapeaux à qui mieux mieux, tant chacune des équipes joue avec efficacité la règle du hors-jeu. Je reste vingt minutes, mais n'ai pas la chance de voir de but. Pour les mordus, sachez que j'apprendrai plus tard que Moni l'a emporté, contre le cours du jeu, faut-il préciser.
Le soir, je me joins à la table de quelques occidentaux dont Armin, un autrichien, qui me plaît aussitôt avec son visage ouvert et franc qui respire l'humour.
Sur la route de Maumere où j'essaierai de prendre un avion pour Java, je m'arrête à Ende, petite ville parfaitement déprimante que je quitte soulagé aux aurores le lendemain suivant.Maumere n'est guère plus enchantante au premier coup d'oeil, mais j'y ai le plaisir d'y retrouver Armin, mon nouveau compagnon de voyage. Et l'avantage, puisque je profite en sa compagnie de son talent à dénicher les coins surprenants et les occasions intéressantes.
Il m'apprend ainsi que se tient sur le port une compétition d'adresse réservée aux pilotes de scooters. Acrobaties en tout genre, figures imposées, slaloms sur roue arrière, numéros de cirque, rien ne leur est épargné. Les vainqueurs sont récompensés de casques, gilets, et flacons de nettoyant auto. Sous les vivas timides de la foule qui déjà se disperse, on remet au vainqueur une belle coupe un peu cabossée, conséquence de quelques sorties de route de concurrents moins adroits.
Sur le chemin vers mon hôtel, je croise une mare d'une couleur rose soutenue qui baigne une décharge éclectique où traînent quelques cochons. Ce qui fait dire à Armin qu'il s'agit là du quatrième lac du Kelimutu. C'est ici que se jette la rivière, à sec en cette période de l'année. Le rose vient de la station de lavage voisine, qui utilise un produit spécial qu'elle rejette sans état d'âme dans ce qui est un estuaire quelques mois par an et un innommable bouillon de culture le reste de temps. Une nouvelle preuve que l'écologie est malheureusement une préoccupation de pays riches...
Le soir, on nous indique qu'une 'party' se tient en ville. Nous nous y rendons après avoir dîné dans la rue de sublimes brochettes de satay de chèvre. La fête en question est un radio crochet autour duquel se tiennent quelques stands divers et variés : la Banque Populaire Indonésienne, l'armée venue faire sa retape, des bondieuseries kitchs, une coopérative agricole où l'on peut observer des affiches de mises en garde contre l'anthrax -avec des photos impressionnantes à l'appui ; rien qu'à les voir Armin s'est soudain senti tout malade et je l'ai vu pâlir comme s'il avait croisé Vishnu et Mahomet en personne-, un stand de l'université où l'on apprend que les études de docteur durent à peine deux ans...et où on peut jouer à CounterStrike, un jeu video violent... Bref un endroit étrange, difficile à comprendre. Le lendemain, pour notre dernier soir à Maumere (j'ai enfin pu trouver un billet d'avion), nous allons boire une bière au 'disco' branché : un karaoké miteux à quinze bornes de la ville. Nous trouvons deux motards pour nous y emmener. Le mien, qui m'explique être policier dans le civil, a la fâcheuse manie de laisser trainer sa main sur mon genou. Il insiste aussi lourdement qu'inutilement pour que je m'accroche à sa taille. Il m'énerve tellement à tout le temps tourner la tête chaque fois qu'il me parle (en indonésien), et manquer à chaque fois de nous foutre dans le fossé que je finis par lui foutre des claques sur le crâne chaque fois que celui-ci dévie de son objectif. J'ai envie de lui broyer la main baladeuse, mais je me contente de la repousser vivement à chaque assaut. Une fois sur place, je refuse bien évidemment sa compagnie et le prie de disparaître.
Le karaoké est une institution dans toute l'Asie. Le notre est plutôt bien rempli. Défile en boucle sur le grand écran une video tournée dans les années 80. On y voit se succéder des courtes séquences des principaux coins touristiques du monde entier.
Armin tient à chanter sa chanson en indonésien, et il me demande en même temps de regarder la tête des locaux pendant qu'il s'exécute. Il m'explique, espiègle, que la fois précédente, il avait failli être ejecté manu militari du club tant sa performance avait été jugée peu convaincante. Mais c'était aux Philippines. Les indonésiens ont beaucoup d'humour, ça devrait passer. Je m'attends donc au pire et ne suis pas déçu. Comme de surcroît on ne lui a pas refilé la chanson qu'il attendait (et qu'il était censé mieux connaître), mon pote autrichien se retrouve à anoner des phonèmes approximatifs sur un accompagnement à l'orgue Bontempi qui glace un peu le sang. Je tente d'apercevoir quelques visages dans la pénombre pour réaliser alors qu'il n'y a là que des couples constitués de messieurs d'un certain âge et d'un poids certain, et de jeunes mais peu jolies femmes habillées en soubrettes. Ah !... À cet instant apparaît sur l'écran une homme déguisé en singe qui va chercher des noix de coco en haut d'un palmier. L'ambiance est quelque peu surréaliste aussi la bière aidant je suis pris d'un long fou rire qui ne pertube pas mon compagnon de virée, très concentré sur son art. Il reçoit tout de même quelques claps. Je m'éclipse vers les toilettes. Le couloir qui y mène me révèle alors l'envers du décor, les coulisses du spectacle, le ressort du lieu : une porte vitrée latérale ouvre sur une estrade où sont assises des filles à la tenue légère et la mine résignée, tandis que quelques gros bras rodent en contrebas. Le service semble réservé aux locaux : on me laisse traverser la place sans une sollicitation. De retour dans la salle, j'attends désormais le retour vers l'écurie. Nous trouvons une voiture, coup de chance, dont le conducteur refuse le moindre argent, nous expliquant qu'il est un policier. Celui-ci est plus convaincant dans son rôle. Malgré l'heure tardive et la mine fatiguée de sa compagne, il tient à me raccompagner au pied de mon hôtel. Armin choisit de descendre aussi et nous nous saluons pour la dernière fois, nos chemins se séparent ici, mais il est probable que nous nous reverrons en Europe.
Armin a cette particularité rare et très appréciable d'être épargné par le syndrome du voyageur complexé. Il s'agit-là d'un concept que j'invente à la volée ; permttez que je l'explique. J'ai cru noter que beaucoup d'occidentaux qui ont à traverser des pays éloignés souffrent de plusieurs maux récurrents.
En premier lieu, ils sont souvent intimidés par le décalage qui les empêche de bien appréhender les réactions qu'ils suscitent. En retour, leur réserve sera parfois interprétée (à tort ou à raison, là n'est pas le problème) comme une forme de dédain.
En second lieu, ils se croient dépositaires d'une culture dominante. C'est notamment vrai lorsqu'ils manient avec suffisamment d'aisance l'anglais qui est un langage de niveau supérieur puisque davantage parlé et qui les préserve de faire le moindre effort pour apprendre l'idiome local. Cette arrogance sera vite perçue, n'en doutons pas. Toutefois, je crois qu'il faut distinguer ce travers d'une timidité naturelle de l'individu qui a parfois tendance à juger désespérées ses tentatives d'expression dans la langue de son interlocuteur (qui pourtant appréciera toujours le geste, quel que soit l'accent où la virtuosité). Le résultat est une auto-censure pour échapper à un ridicule qu'il est le seul à percevoir. Et on peut au passage se demander si être si timide ce n'est pas faire tant de cas de sa personne, mais c'est un autre débat.
Le troisième et dernier complexe dont est si souvent atteint l'objet de notre étude est celui du voyageur riche. D'une opulence irrémédiablement sans commune mesure avec la situation des locaux qu'il cotoie, il ne croit de facto pas à des échanges normaux. Et introduira un rapport marchand (il est vrai extrêmement présent) dans toute rencontre. Au delà de ce constat de déséquilibre, il développera souvent une forte culpabilité (qui peut prendre aussi ses racines dans le contexte historique du pays) qui l'entravera dans son quotidien loin de ses bases. Ainsi il ne marchandera pas ou très peu, il sera grossier, mielleux ou agressif selon la stratégie de défense qui lui conviendra le mieux. Mais surtout, et c'est l'effet conjugué de ces trois complexes malheureux, le personnel, le culturel et le financier, il s'interdira tout rapport sain avec quiconque.
Or Armin me semble être un de ces rares cas de voyageur libre et échappant au syndrome décrit plus haut. Ainsi sa personne, pour autant que je puisse en juger sur une si courte période, est toujours appréciée pour son authenticité et sa capacité à mettre l'autre à l'aise et à s'exprimer naturellement. Il n'hésite pas à intervenir, à plaisanter voire à chambrer, à questionner, ne prend jamais de haut ni de bas, et de ce fait est perçu comme un mec normal, pas méprisant, juste un peu atypique, d'une différence sympathique.
Moi j'en suis loin, mais je suis toujours heureux d'avoir ce type de leçon à méditer.