Bali noises

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Indonésie - Bali
de Fred, le 13-08-2008

Bali noises

Comme je me décide à tenter d'écrire mon sentiment sur cette nouvelle destination, voici que l'encre sèche, la plume patine, le papier accroche, le poignet se raidit, la lumière faiblit, le vent disperse les feuilles et les idées déraillent : j'ignore encore ce que je pense de Bali.

Et d'ailleurs, alors que je reprends souffle et inspiration pour ce nouvel essai, une pluie aussi soudaine qu'intense fait irruption. Un chaton roux vient se frotter à mes chevilles. Une piquante odeur de poisson grillé s'insinue, une jeune balinaise court sur la plage abritée par un parapluie de comédie musicale, et sa silhouette semble dans sur les flots. Pour préserver le subtil équilibre de cette composition onirique, j'omets à dessein de préciser que le petit chat est borgne, que les mains du serveur empestent le gazole, que ma voisine innonde de ketchup une stupide platée de spaghettis et que la radio diffuse la Macarena...

 

Je suis arrivé dans cet hôtel de bord de mer pour fuir le cirque d'Ubud. Le site était pourtant intéressant : rizières à dix minutes de marche, marché, temples, volcan, singes en liberté et touristes en cage. "Taxi ? Transport ?" ou un peu plus tard dans la nuit, "Indonesian girl ? Marijuana ?". C'est ce que ne manquera pas de vous proposer le moindre local aussitôt que vous croiserez son champ de vision. Chaque centimètre carré du centre-ville sert la vocation touristique de la cité, exception faite du terrain de foot et des nombreux temples. Bali est bigote : chaque village compte trois temple, un pour Brahma (dieu de la création, le plus élevé dans le panthéon hindou), un pour Vishnou (dieu de la conservation) et un pour Çiva (dieu de la destruction). Ajoutez à ceci que chaque famille possède le sien, souvent de taille respectable, et vous aurez une idée de la place du religieux dans la vie balinaise. Traversant un village un peu à l'écart d'Ubud, je me suis fait la réflexion que toutes les femmes que je croisais, les plus agées comme les plus jeunes, portaient sur la tête un large panier chargé d'offrandes. Et les trottoirs sont parsemés de segehans, petits dispositifs constitués de riz, d'épices, de fruits, d'eau bénite, de pétales de fleurs, d'encens (dont la fumée qui monte ouvre le chemin), voire de cigarettes, disposés dans une feuille de bananier ou de palmier pliée en quatre.

 

Mes compagnons d'étage partagent une magnifique vue sur la mer de Bali. Mon voisin de gauche collectionne les coquillages qu'il va chercher le matin sur la plage, pour les arranger ensuite à sa manière à grand renfort de colle et de peinture. C'est plus décoratif qu'inspiré, et ça me rappelle un peu la fête des mères, artistiquement parlant, mais comme l'auberge est truffée d'oeuvres similaires, je me dis que l'ami poête se paie probablement ainsi quelques nuitées. Ma voisine de droite m'évoque trop précisément un récent fantôme pour que je daigne la regarder seulement. Son apparition aura le lendemain laissé la place à une australienne que j'aurais jurée anglaise. Cette brave bénévole s'extasie chaque matin, alors que les pêcheurs rentrent au port attendus par des femmes munies de seaux d'où dépassent quelques queues de poissons scintillantes, devant ce magnifique spectacle d'hommes voués à un labeur dur mais si gratifiant. Une vie qu'ils n'échangeraient pour rien au monde, croit-elle savoir. Ce n'est pas ce qu'avait l'air de penser celui avec qui j'avais discuté la veille, et dont les prises nocturnes consistaient en quelques bouteilles de Bintang, la bière du cru.

Amed est un petit village sur la côte nord-est, premier d'une palanquée de petits villages identiques, tous dédiés de longue date à la pêche et depuis une époque plus récente à la plongée. Les sollicitations sont moins nombreuses qu'à Ubud, l'ambiance est plus relax. Un site trop connu et de ce fait archi-visité est l'épave du Liberty, un navire de guerre américain touché par les japonais pendant la seconde guerre mondiale, resté échoué dans un premier temps puis définitivement coulé en 1963 par une éruption du Gunung (volcan) Agung, qui culmine à 3142 mètres, non loin de là.

Les clubs ont recours aux locaux pour encadrer les plongées, ou pour tous les petits services annexes (ici on ne s'occupe de rien : aucune bouteille à porter, aucun matos à rincer). Certains pêcheurs sont même réquisitionnés pour nous trimballer de site en site. Le premier club auquel j'ai eu recours, EcoDive, s'enorgueillit de mener une politique respectueuse de l'environnement, ceci englobant la population locale à laquelle est redistribuée une partie des recettes. Aussi, les plongées sont-elles significativement plus chères qu'ailleurs. Mais pourquoi pas ? Le hic : alors que nous déjeunons avec Kadek (le moyen), notre moniteur du jour, celui-ci nous explique qu'il n'est pas divemaster. Il n'a pas les moyens de se payer le diplôme, sachant qu'il a trois enfants et que son épouse ne travaille pas. Il est très compétent, il a plus de deux mille plongées à son actif, il est employé depuis plus de quatre ans par le club, et celui-ci lui verse un salaire tel qu'il n'a pas les moyens de passer le diplôme qui lui permettrait de mieux gagner sa vie. Ça ressemble à de l'exploitation. Très décevant !

C'est une des raisons pour lesquelles j'ai préféré m'adresser à un club plus standard le lendemain. Pour découvrir que comme probablement tous les autres établissements, il se trouvait à sa tête un propriétaire occidental. Quand j'y repense, je regrette un peu mon attitude vis-à-vis du divemaster, Nyoman (le petit). Nous étions censés plonger au dessus d'une épave japonaise, puis de dériver en direction d'un mur de corail. Le bateau devait nous suivre pour nous recueillir à la remontée. Au bout d'une demi-heure de balade sous-marine, toujours point d'épave, et Nyoman qui passe une éternité à tapoter les coraux pour dénicher les petites bêtes sans jamais s'occuper de nous. Je m'impatiente, d'autant plus que j'approche de la réserve. Finalement, je lui signale qu'il ne me reste plus que 50 bars, et Nyoman dépêche son second pour m'accompagner vers la surface (qu'on ne peut atteindre qu'en observant des paliers de sécurité, pour s'assurer que l'azote du sang qui se dilate avec la diminution de pression ne bulle pas). Résultat : point d'épave pour moi. J'attends rageusement son retour pour expliquer au divemaster qu'il n'est pas professionnel. Et je lui explique pourquoi. Il réagit à l'asiatique : il acquiesce, sans argumenter, mais semble très vexé. Par la suite, il m'évitera tandis que je m'efforcerai de dégeler la glace entre nous. Je suis certain d'avoir eu raison de lui faire part de mes remarques, mais sa réaction, très digne, m'a touché.

 

Si vous vous demandez pourquoi je fais suivre les prénoms de commentaires, l'explication est intéressante. La tradition rapporte qu'à l'origine les familles balinaises ne souhaitaient pas avoir plus de trois enfants. Ceux-ci sont surnommés en fonction de leur rang d'arrivée. Les garçons s'appellent ainsi successivement Wayan (l'ainé), puis Made (le moyen) et enfin Nyoman (le petit). Bien évidemment, en l'absence de moyens de contraception, la limite théorique est souvent franchie. Le quatrième garçon s'appellera alors Ketut (la fin). Et à partir du cinquième, on reprend le cycle (Wayan, Made, ...) en accolant le plus souvent l'attribut 'Balik' qui signifie 'repris'. Ceci n'est vrai que pour les balinais de la plus basse caste, c'est-à-dire tout de même la grande majorité de la population. Heureusement, il y a des synonymes qui permettent une certaine souplesse. Wayan ou Putu pour les ainés, Kadek pour les seconds, Komang pour les troisièmes (et supposément derniers). Les filles ainées s'appeleront Gede, les autres prénoms féminins étant similaires aux masculins. Et les balinais, qui ne sont pas réputés pour faire simple, disposent d'autres jeux de prénoms, six en tout, reflétant tantôt le statut, tantôt la parenté, voire le rang social ou encore l'inspiration des géniteurs, n'importe quelle combinaison de syllabes étant licite pour servir de prénom...

 

Bali est une île séduisante, et probablement fascinante pour qui la connaît et sait éviter les endroits pollués par la nombreuse présence de visiteurs fortunés et pressés. De tels lieux ne sont pas pour moi, je les ressens comme des pièges, et les fuis. J'ai donc changé mon fusil d'épaule, et je sais que les semaines à venir me conviendront davantage.

 

Mais lorsque vous lirez ou entendrez des louanges à propos de Bali, lorsqu'on évoquera la magie des volcans, la gentillesse des habitants, la luxuriance de la nature, le charme de ses villages, la splendeur des temples, il vous faudra le croire. Sans aucun doute.

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Commentaires sur cet article
Fabienne
On s'y croirait...
Merci
 

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