Honduras La route qui mène depuis le Salvador à la frontière hondurienne, un peu au nord de Perquin, est un petit sentier de montagne qu'on emprunterait plus volontiers à cheval, et on serait bien effrayé d'y rencontrer d'autres promeneurs. Pourtant des bus ultrabondés s'y croisent, ralentissant à peine, amenant les roues au bord du vide, et repartant de plus belle dans la poussière, la fumée et l'indifférence. Ça fait trois frontières que je traverse sans qu'aucun tampon ne soit apposé sur mon passeport. À chaque fois, un douanier se contente de jeter un œil sur mes timbres d'entrée et de sortie. Il est marqué que je suis entré au Nicaragua le 28 mai dernier et ça suffit. Je soupçonne qu'au moment de quitter le Honduras on me fera quelques noises et que je devrai m'acquitter d'une amende qui ira directement dans la poche de l'officiel. En attendant, je profite de cette très jolie route de montagne qui scintille sous le soleil.
Tegucigalpa est une nouvelle capitale polluée, bruyante et totalement dépourvue de charme. La Ceiba, au Nord, est un port et une ville de moyenne importance. C'est surtout le point d'embarquement pour les Bay Islands (las Islas de la Bahia). Je m'arrêterai une dizaine de jours à Utila, une des trois îles. Si on va là-bas pour une autre raison que la plongée, je pense qu'on finit très rapidement par s'y emmerder. Dès la sortie du ferry, vous êtes accosté par des rabatteurs qui oeuvrent pour l'un des douze clubs de l'île. Sachant que les prix sont à peu près les mêmes partout (et les plus bas du monde, dit-on), mon critère de choix sera la possibilité de bénéficier d'une instruction en français. Je trouve rapidement mon bonheur en la personne de Toni, instructrice Padi (Professional Association of Diving Instructors) chez Deep Blue. Sans perdre de temps, elle me met le manuel en français dans les pognes et m'explique que je serai interrogé le lendemain après-midi sur les trois premiers chapîtres et que le matin (à 6 heures) je partirai pour ma première plongée en milieu confiné. Pour cette première, je barboterai juste, il s'agira surtout d'apprendre à manipuler le matériel, enfiler sa combi en neoprène, fixer le stab (gilet stabilisateur) sur la bouteille, raccorder le détendeur au reste, se lester d'une ceinture de plombs, cracher dans son masque (une technique antibuée), et apprendre les contrôles de sécurité. Tout ceci pèse une tonne en surface, mais une fois dans l'eau, vous ne retenez que le fait que vous pouvez respirer et vous déplacer dans toutes les directions. Gérer sa flottabilité est le truc à travailler en priorité. J'imagine qu'il faut un long apprentissage et quelque expérience pour atteindre la maîtrise parfaite. Il est vrai que ça s'améliore après chaque plongée, et parfois aussi pratique qu'amusant, pour observer un animal tapi au fond d'un corail, d'avoir la tête en bas et les palmes en l'air. Il est indispensable de ne jamais bloquer son activité respiratoire, notamment pour éviter la surpression pulmonaire à la remontée : on gagne un bar tous les 10 mètres et lorsque la pression passe de 2 bars (à 10 mètres) à 1 bar, le volume d'un gaz est multiplié par 2. Voilà pourquoi il ne faut pas fermer ses poumons, quitte à n'en laisser s'échapper qu'un mince filet de gaz carbonique. Donc il faut être constamment en train d'expirer (ce qui vous fait couler) ou d'inspirer (ce qui vous fait remonter), et on joue un peu là-dessus pour ajuster sa position. On dispose aussi du stab qu'on peut gonfler ou dégonfler, mais il est déconseillé de trop s'en servir. Il le faut toutefois, pour compenser les compressions et décompressions de l'air du gîlet et de la combi. Il faut également gérer la flottabilité croissante due à l'allègement progressif de la bouteille, qui perd typiquement deux kilos au cours d'une plongée. Pas mal de choses à apprendre. On vous fait nager, enlever et remettre le stab ou la ceinture de plomb en surface, passer altenativement du détendeur au tuba,... Il y a aussi des exercices sous l'eau : enlever son masque, le remettre, le vider, simuler une panne d'air, offrir ou s'emparer du détendeur de secours du binôme, remonter en urgence contrôlée, s'allonger sur le fond et pivoter sur ses palmes en contrôlant sa respiration, garder un cap en s'aidant d'un compas, revenir au bateau, et j'en passe. Tout ceci ajouté aux QCMs de l'examen final rend la formation pour le moins scolaire, mais la récompense est au bout. Désormais (en tant qu'Avanced Open Water Diver PADI) dans toutes les mers du monde (hormis en France, seul pays qui ne reconnaît pas l'équivalence des diplômes, merci Carole pour le tuyau), je pourrai plonger en binôme jusqu'à 30 mètres (et probablement un peu plus de temps en temps). Plonger sur des épaves, plonger de nuit, survoler des coraux et admirer toute cette faune particulière dans la paix et la lenteur, comme il sied dans ce royaume. Je n'ai pas eu la chance d'apercevoir de requins, de pieuvres ni de raies mantas ou aigles, mais en 17 plongées j'ai pu observer notamment des majestueuses raies, une grande tortue qui broutait au fond, des poissons anges, perroquets, trompettes, coffre-forts, ballons, vaches, porcs-épics, tambours, pistolets, des soles, des homards, des anémones géantes, des nudibranches (très jolis), des étoiles, des crevettes, des oursins, des poissons minuscules dont juste les yeux dépassaient du corail ou des gros spécimens argentés, une murène, des barracudas. Et entre deux plongées, nous avons croisé un banc de dauphins et nagé parmi eux. Bref les Bay Islands sont un petit paradis pour plongeurs.
Toni, mon instructrice, et Dick, son compagnon, instructeur lui-aussi, après avoir bourlingué sur toutes les mers du monde, ont fini par poser leurs valises ici. Comme beaucoup de pros, ils restent quelques mois, voire deux ou trois ans lorsqu'ils se plaisent vraiment quelque part avant d'aller taquiner d'autres coraux. C'est une vie simple, qui rapporte beaucoup moins que les différents emplois qu'ils ont pu occuper en Angleterre (où ils n'envisagent pas un instant de revenir), mais dont la qualité n'a pas de prix à leurs yeux. Je les quitte a regret, mais c'est la loi du voyage : on quitte tous ceux qu'on rencontre. En partant d'Utila, au petit matin sur une vilaine mer, je crois être encore victime des abus de Salva Vida de la veille. Que voulez-vous que j'y fisse ? J'ai sympathisé lors d'une plongée avec un couple de britanniques. Lui est un irlandais, maître brasseur diplômé. Une de ces qualifications qui, Outre Manche, attirent le respect aussi sûrement que chez nous l'X, l'ENA ou le titre de Meilleur Sommelier du Monde. Je retrouvai Alan autour d'une table de poker, à la terrasse du Tranquilo, au bord de la mer, à côté de mon club. 100 lempiras (environ ) la cave, 2 lempiras le chip, ce n'est pas grand chose, mais autour de la table se pressent beaucoup de petits jeunes, symptomatiques de la récente popularité du Texas Hold'em. Et ces jeunes américains sont finalement ravis de perdre quelques centaines de lempiras dans la moiteur animée d'un boui-boui des Caraïbes. Il est étonnant (et lucratif) de constater combien ces joueurs novices lachent très difficilement une main (c'est surtout vrai chez les filles, incapables de se coucher, comme on dit autour d'une table de poker, n'allez pas vous méprendre). Si vous avez une bombe entre les mains, c'est très facile : vous suivez, et juste avant la River, vous faîtes all-in. Après avoir déjà misé deux tours de suite, et encouragés par l'espoir de voir un jeu tomber sur la dernière carte, ils/elles suivront à coup sûr. J'ai pensé à Pierre ; il pourrait facilement se payer ses vacances ici. Moi je me suis contenté de me rembourser deux plongées et les quelques mojitos bus pour me maintenir éveillé. Alan donc, plongeur, brasseur, irlandais, et bon joueur de poker, a une descente assez extrordinaire. Il enfile les demis, commentaires techniques à l'appui, comme moi les jus de pamplemousse (délicieux). Et comme les tournées se succèdent, le réveil est difficile le lendemain. Je devais retrouver mes amis au bateau de six heures, mais ils ne viendront pas.
Je m'en repars donc tout seul vers de nouvelles aventures. L'état de la mer, une certaine fatigue hépatique très passagère et l'accumulation de longues heures passées sur le bateau de plongée (Anabelle, il faut que je te dise : je crois que je n'aime pas les bateaux), tout ceci m'a fait tanguer à terre pendant encore plusieurs jours. Même les ruines mayas m'ont paru floues...Pourtant les lieux étaient très jolis. Un village de western, des hommes en chapeau blanc, des rues rectilignes et pavées, une église centrale écrasée de chaleur, une lenteur qui s'empare de tout votre être et vous condamne à l'inactivité, voire à la sieste. Les stèles, temples et escaliers hiéroglyphiques qu'il vous faut parcourir en grande sueur, même en prenant soin d'y aller aux premières heures, vous épuisent. Mais la magie opère. Je ne regretterai pas ma visite, l'après-midi, au musée scolaire, très simpliste, mais qui vous donnent les rudiments pour approcher d'un tout petit peu plus près la culture maya. J'ai à mon programme la visite d'au moins deux sites de plus grande importance dans les semaines à venir, alors je reparlerai certainement de cette civilisation un peu plus tard.
Voilà pour le Honduras.
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