Un sentido cubano

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Cuba - La Havane
de Fred, le 20-08-2007

Un sentido cubano

Je suis arrivé à Cuba très curieux de comprendre ce qui dans l’histoire si particulière de ce pays pouvait expliquer les différences fondamentales avec ses voisins. Mais combien il est difficile de se faire une opinion tranchée ici, à moins de s’en tenir à celle que peut-être vous aviez déjà en arrivant, et c’est précisément ce que je voulais éviter. Mes premières observations furent assez favorables.

 

J’avais encore en tête des images récentes de misère noire, de populations entières abandonnées à un sort désespéré dans des bidonvilles, au bord de la route ou dans des villages démunis. Si les cubains sont pauvres, c’est évident, ils ne sont pas miséreux. Ils ont tous un emploi (peu payé, certes), un logement (souvent peu confortable et dont ils ne changent qu’à grand peine) et si le salaire moyen est très bas, tout le monde semble manger à sa faim. A Bayamo, où Jérôme et moi avons choisi de poser nos sacs sur la route de Santiago, alléchés par la perspective de jouer aux échecs dans la rue, nous avons rencontré Sandro, un enseignant italien très engagé à gauche, et rêvant de venir s’établir ici une fois la retraite sonnée. C’est autour d’un échiquier que nous eûmes nos premières conversations. Je me souviens de la réponse qu’il me fit lorsque je lui objectai qu’ici les gens n’avaient que très peu de liberté. Aucune liberté de parole et très peu de liberté de mouvement. Être libre de quoi, et pour quoi faire ? Quelle est la vraie priorité ? Aller glisser un bulletin dans l’urne ou manger à sa faim ? Tu crois que nos démocraties fonctionnent ? Tu te sens représenté, écouté en France ? Tu crois que les pauvres ont voix au chapitre ? En Italie, nous avons paraît-il un premier ministre de gauche, Romano Prodi ! Pour moi il ne vaut pas mieux que Berlusconi et les fascistes. Tous les mêmes ! Il est vrai que je me suis souvent dit que ce système prétendument démocratique n’était que de la poudre aux yeux, que rien n’était vraiment fait pour changer la vie de ceux qui triment. On tente de nous faire croire que la lutte des classes n’existe pas. Le libéralisme est distillé dans nos veines. Les médias, chantres d’une pensée unique à peu près jamais remise en cause sont largement complices du système. Aucun autre modèle ne nous est proposé. En attendant, une masse silencieuse de plusieurs millions d’individus consacre son existence à enrichir toujours davantage une petite classe de nantis, les nouveaux seigneurs d’une société féodale. Il faut se lever tôt, perdre quelques heures dans les transports, accomplir son labeur, rentrer chez soi et surtout ne pas ouvrir sa gueule. Qu’un(e) ministre tente d’expliquer qu’il y a peut-être une autre façon de voir les choses, qu’on peut envisager sans honte de donner un peu de temps aux travailleurs pour augmenter leur qualité de vie. Qu’elle étaye en outre son projet avec des arguments en faveur de l’emploi, et c’est la volée de bois vert. L’explication toute trouvée à tous les maux. Des patrons ventripotents vont venir vous expliquer d’un ton condescendant qu’il ne faut surtout pas oublier que les entreprises n’ont aucune raison d’être que de faire des profits, le plus de profits possible, que ce n’est qu’à cette condition que la vie pourra continuer. Qui considère aujourd’hui l’entreprise dans une perspective sociale ? Non, pensée unique.

 

Mais la pensée unique, les cubains connaissent aussi. Plus que la moyenne. Si vous vous faites la réflexion qu’aucun panneau publicitaire ne viendra polluer votre champ de vision à Cuba, c’est pour remarquer aussitôt que la propagande est omniprésente. Affiches, tirades peintes sur les murs, drapeaux aux fenêtres, presse, tout nous rappelle combien le cubain est révolutionnaire et heureux. Est-il heureux le cubain ? Il est fier d’être cubain, c’est certain. Fier de son histoire. Fidel et ses compañeros jouissent encore d’une immense popularité parmi ceux qui ont connu cette incroyable révolution. Il est éduqué, ce qui est une originalité pour un régime dictatorial (et c’est est un !). Le peuple est au centre du système, c’est un point rassurant. Bien sûr comme partout les aparatchiks s’enrichissent. A cet égard Raùl, le frère a très mauvaise réputation dans le pays. On le dit moins désintéressé que son ainé. J’ai lu ailleurs (pas dans un journal cubain !) qu’il était probablement lié aux cartels colombiens de la drogue. Mais Cuba est tout de même le champ d’exercice d’une idéologie centrée sur le peuple, me semble-t-il. Quelques réussites, notamment dans le domaine de la santé ou de la recherche, sont mises en exergue afin le plus souvent de dissimuler une faillite économique qui fait de Cuba un assisté. Hier Moscou, aujourd’hui Pékin, demain Caracas, mais après-demain ? Je ne suis pas assez calé pour juger de l’impact de l’embargo américain sur l’économie cubaine, mais ce dont je suis certain c’est que le pays est au bord d’un changement dont on peut craindre qu’il sera extrêmement brutal et qu’il en laissera un très grand nombre dans le fossé. Les cubains le savent, et ils ont peur. Je crois qu’ils ne supportent plus ce régime qui les traite comme des enfants à qui il faut tout apprendre en permanence, au besoin en les corrigeant sévèrement. Mais même ceux qui vous avouent, après quelques daïquiris, et une fois leur confiance gagnée, qu’ils détestent le communisme, même ceux-ci ont peur de demain. Les Etats-Unis exercent une fascination sournoise, tout autant qu’ils sont abhorrés. Je garderai longtemps en mémoire la réflexion de cet habitant de la havane, qui m’avait invité à partager sa table (on m’a quand même bien fait comprendre que ça serait très bien vu que je participe aux frais, et autant dire que j’ai largement remboursé ce que j’ai mangé...) : Y a ti, te gusta el communismo ? A mi no me gusta !!! Les touristes sont encouragés à visiter le pays aujourd’hui, et on peut aller à peu près où bon nous semble. Nous sommes d’autant mieux accueillis que nous sommes très attendus. La monnaie réservée aux touristes, le CUC ou "peso convertible" s’échange contre 24 pesos cubanos. La moneda nacional, réservée aux cubains est à peu près d’une utilité nulle, sauf à rechercher le troquet où aucun touriste ne risque jamais le portefeuille. Quelques comptoirs vendent des sandwichs ou des cafés payables en monnaie nationale, mais ils sont très rares. Le touriste que vous êtes sera toujours invité à payer en CUCs. Et on ne lui laissera à peu près jamais le choix, ou alors en multipliant les prix par 25... Et le touriste que vous êtes sera sollicité en permanence, parfois avec imagination, mais le plus souvent de manière pesante.

 

Personnellement, ce travers de la société cubaine m’a fait horreur. J’ai été content de quitter le pays, tant il m’était pénible d’être à chaque instant, partout et en toute circonstance considéré comme un porte-monnaie vivant. Certes, comme le dit mon ami Grevel, qui connaît et adore La Havane, il faut les comprendre, ils sont tellement pauvres, ils n’ont pas le choix. C’est certain, mais les effets conjugués de la propagande et de la course au CUC ont eu raison de ma patience. Ce n’est qu’une fois sorti du pays que j’ai mieux goûté aux charmes rémanents dont il avait empli mes souvenirs.

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