Pura Vida
La plage est déserte, le vent fait mousser les crêtes des vagues et frissonner les palmiers. C'est un endroit de rêve pour courir...
Les pieds s'enfoncent dans le sable et la course en est rendue plus lente et sportive. Il faut rechercher les endroits ou le sol est plus stable, où les coups de langue de la mer viennent déposer une écumeuse salive qui, en se retirant, affermit la surface. Le sable est alors irisé, comme chargé d'une énergie qui pare sa couleur cacao de moirures métalliques. Une onde électrique rejoint irrésistiblement la mer avant qu'une autre vague ne vienne remonter la ligne de front.
La lumière est de toute beauté sur cette bande de terre entre cocotiers et océan. En courant je songe aux promenades en canoé le long des canaux, à la nature sauvage, aux liens entre eau et vie, j'essaie d'imaginer ce que je découvrirai le lendemain et les jours suivants, les incursions dans la jungle (la forêt tropicale humide), les caïmans et crocodiles, les loutres, coatis, écureuils, singes hurleurs, singes araignées, capucins à face blanche, iguanes, papillons de toutes tailles et couleurs, toucans, oiseaux de Montezuma, colibris, grands pootoos, hérons, aigrettes, pics, martins-pêcheurs, pélicans, cormorans, hérons aveugles, et tant d'autres...tant et tant que je me fais suprendre par une vague plus forte que les autres. Mes chaussures trempées ramènent de la terre et pèsent une tonne chacune, le tic tac des pas, leur agencement régulier avec les phases d'inspiration et d'expiration est déréglé. Il faut se remettre à penser à courir, à lever les genoux, à respirer, à observer les flux et reflux pour savoir où poser les pieds sur ce dévers. Puis petit à petit la mécanique s'impose d'elle-même et l'esprit libéré peut butiner de nouvelles pensées.
Costa ou Ricains ? Si le Panama n'a pas de monnaie propre (mais est notoirement expert en argent sale), le Costa Rica a choisi de ne plus avoir d'armée. Dans tous les pays d'Amérique Latine, l'uniforme assoit prestige et autorité. Les militaires jouissent en général d'un certain respect pourtant peu justifié au regard de l'histoire. Mais ici point de crainte du trouffion, puisque de trouffion il n'y a point. Peu après la guerre civile de 1948, il a été décidé d'abolir l'armée. Et depuis, tous les gouvernements se sont succédés démocratiquement, sans aucune crise majeure, sans coup d'étât, sans dictateur, sans sang versé. La vie politique est dominée par un bipartisme dont paraît-il les gens commencent à se lasser. Bayrou a peut-être un avenir ici ?...
Pour se distinguer des autres peuples d'Amérique Centrale, les costaricains ont adopté une expression qu'ils sont seuls au monde à employer et qu'ils ont tout le temps à la bouche : pura vida.
Sur le chemin du retour je m'aperçois que la marée est montante. Mes empreintes de l'aller sont désormais sous-marines. Il faut forcer l'allure : la lumière décline et il n'y aura pas de lune cette nuit. Peut-être les tortues de mer reviendront-elles pondre sur la plage ? Elles en ont l'habitude à cette période de l'année, mais un événement singulier les éloigne depuis deux semaines, depuis qu'un jeune allemand d'une douzaine d'années s'est fait emporter dans un lagon par un crocodile. On n'a jamais retrouvé son corps, mais on suppose qu'il se décompose quelque part et indispose les tortues.
Pura vida.
Essouflé, heureux d'avoir tant d'air à respirer, visant le large, j'écoute et observe, qui continue de s'amuser, la mer des Caraïbes, fille choyée de l'Océan Atlantique.
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