| Qu'est ce qu'un couchsurfer ? C'est un membre inscrit sur le site www.couchsurfing.com, site qui met en relation électronique (surf) des voyageurs en quête d'un canapé (couch) ou d'un quelconque endroit pour dormir et des hôtes potentiels, disposant d'un hébergement, même de fortune. On est donc soit hébergant (host), soit hébergé (guest). Et l'idée, c'est d'être alternativement l'un et l'autre. Je me suis inscrit en décembre dernier, et en l'espace de quatre mois j'ai ainsi hébergé une américaine d'origine colombienne, une sud-africaine vivant aux Pays-Bas, un espagnol athée féru de cathédrales gothiques, un finlando-suédois venu faire un reportage sur le PFG (Paris Foot Gay), un étudiant français et une canadienne vivant aux USA. Il n'y a pas de rapport marchand, même si implicitement l'invité économise le prix d'un hébergement. C'est avant tout l'occasion de discuter avec des gens d'origines diverses (mais pas si diverses que ça : tous ont un ordinateur, une adresse email et des sous pour voyager). Vous pouvez aller faire un tour, et pourquoi pas vous inscrire (mon pseudo, pour les petits curieux, est fairway). J'ai pris contact il y a deux semaines avec plusieurs couchsurfers du Cap. Deux m'ont répondu, mais un seul a finalement pu m'héberger. Nous avions rendez-vous vendredi matin devant le consulat d'Italie. Kiyaam et Shamila. Une fois les présentations faites, mes hôtes me conduisent chez eux, dans la banlieue sud de la ville, à Plumstead exactement. Kiyaam m'explique qu'il y a deux banlieues, la Sud, huppée, et l'Est, pauvre. Et plus on s'éloigne du centre, plus on est pauvre. Kiyaam n'habite pas trop loin. Ils ont donc pour cet endroit où ils se sont construits un attachement invisible pour mes yeux. Je les aime bien, je trouve qu'ils forment un couple sympathique. Kiyaam est inclassable. Plutôt blanc, mais pas franchement. Probablement cette classe de la population classée coloured, à ne pas confondre avec les blacks. Plus tard, il m'expliquera que pendant l'ère de l'apartheid, sa famille a toujours navigué entre deux eaux. Il n'a jamais su si pour le régime il était blanc ou coloured. Et comme il vivait dans une zone mixte, réservée aux coloured, et qu'il n'a jamais eu à en déménager, il suppose qu'il était de cette caste. Shamila étant partie travailler (elle est opticienne), je me retrouve avec Kiyaam, qui entreprend de me conduire dans les environs. Nous passons d'une côte battue par l'océan indien (False Bay), où les surfers ignorent les requins (qui sont foison, paraît-il) à une relief montagneux. C'est ça qui fait le charme du coin. Kiyaam adore ces petites routes qui serpentent et vous font prendre soudainement de la hauteur, jusqu'à vous permettre de voir des caps éloignés, dont celui de Bonne Espérance. Il m'explique qu'il a travaillé quelque temps à Joburg (Johanesbourg), mais qu'il n'a pas aimé. Trop plat. Nous nous arrêtons en chemin chez sa mère. Une belle dame vieillissante, réservée, qui devait guetter la voiture de son fils depuis belle lurette. A peine avait-il entrepris de freiner que la silhouette maternelle se tenait déjà dans le vent. Kiyaam lui tend deux paires de lunette, elle les regarde, sourit sans chaleur, et regarde avec tristesse s'éloigner son fils qui sans davantage de cérémonie prend congé. Je devine quelque distance entre eux... Il me lache au détour d'une conversation que Shalima et lui sont musulmans. Il me dit ça sans conviction. Un peu plus tard, j'oriente (subtilement) la conversation sur le vin (qui est une spécialité du coin, les vignes voisines de Stellenbosch sont réputées), puis lui demande si, en tant que musulman, il lui arrive quand même d'en boire de temps en temps. Oui, me répond-il avec enthousiasme. Il m'explique qu'avant de rencontrer Shamila, il était chrétien et s'appelait Oscar...Et qu'il buvait du vin. Et que sa femme, musulmane de naissance et de tradition, n'y voit pas d'inconvénient, pourvu que ça ne parvienne pas aux oreilles de la belle-famille. En somme Shamila, que depuis le début je trouve plutôt chouette, qui a un regard intelligent et une voix douce, aime son bonhomme comme il est. Et c'est vrai qu'il est gentil, Kiyaam. Il met à l'aise. Et il est tout content d'apprendre que j'aime le vin (si peu...). La visite prend vite une autre tournure, il trouve un pretexte pour s'arrêter devant un liquor store, et fonce vers le rayon (bien fourni) des vins. Uniquement des crus du coin. On rentre en vitesse, on fait sauter le bouchon, et en deux temps trois mouvements, deux verres sont remplis. Pour les connaisseurs, je dirais que ce vin était agréable mais trop séduisant pour être honnête. Un parfum de vanille prononcé, qui montre un bois trop présent, pas assez de mache et des arômes oscillant entre la cerise et le bonbon anglais. Je n'aurais jamais reconnu un pinot, personnellement. Mais il est vrai qu'en France on insiste sur le terroir, alors que partout ailleurs on n'a d'yeux que pour le cépage. L'autre bouteille est gardée en réserve. Kiyaam m'explique d'un clin d'oeil qu'elle est drôlement meilleure et qu'elle accompagnera très bien le crayfish de demain. Je n'ai droit qu'à un verre, mais bien rempli. Je m'en contente. Nous finirons la bouteille plus tard, au dîner. Malicieusement, Kiyaam demande à son épouse si elle en veut (un vendredi, en plus ! Pas très musulman, le gaillard, ce n'est vraiment qu'une histoire d'étiquette tout ça). Nous sirotons doucement notre nectar lorsque soudain la sonnerie retentit. La belle famille débarque! Rigolarde, Shalima regarde son mari planquer en vitesse verres et bouteille. Puis ouvrir la porte. Passe le beau-frère ; pas un regard. Le père, petit et typé (il a des origines indonésiennes), une poignée de main franche mais un visage dur (mon haleine avinée ?), la petite, Aïcha, 15 mois, et enfin la mère, voilée ; on voit tout de suite que c'est elle, l'autorité. J'apprendrai plus tard qu'elle aussi est née chrétienne, puis qu'elle s'est convertie. Ils s'invitent. Sans prévenir. Finissent les plats. Allument la télé. Au moins ils ne finiront pas le pinard. Je suis transparent. Deux fois, Kiyaam tente de me présenter. Rien à cirer. Jusqu'à ce qu'ils aperçoivent ma carte de Namibie étalée sur la table. Le regard pourtant bien éteint du père s'allume. Il me parle de sa femme, née à Walvis Bay. De ses trajets depuis Cape Town. 22 heures de voiture non stop. Il me raconte les levers de soleil sur les dunes. Il me prévient, la Namibie c'est très aride. Mais tellement beau. C'était du temps où le pétrole ne coûtait rien. Aujourd'hui c'est hors de prix. Je lui apprend qu'en France c'est trois fois plus cher. Ca ne l'émeut pas : il pense que les gens gagnent quatre fois plus d'argent qu'ici. Il n'a pas forcément tort. 'Ou alors il faut faire des métiers de gens intelligents, mais moi je ne suis qu'un marin pêcheur, qui a passé 25 ans de sa vie à ramasser le poisson à Walvis Bay. A l'époque il y avait encore du poisson, beaucoup de poisson, mais maintenant c'est bien fini'. La mère me demande d'où je viens. Elle dit à sa fille que je parle mieux anglais que le précédent. On lui répond que l'autre il était italien, que c'est normal. Moi je suis français. Ah français ? Alors j'aime le rugby ? Hop, on ressort le match de la semaine dernière entre les Springboks et les all-blacks. Le père est dingo de rugby, il connaît tous les joueurs, toutes les stats. Ils ont disparu aussi vite qu'ils sont arrivés. La mère en se levant brusquement a donné le signal du départ. Juste le temps pour le père de rafler un biscuit, et hop, déjà leur voiture les emmenait un peu plus loin. Pas très loin. Pas assez loin, probablement. En partant, le père a pour moi quelques phrases très chaleureuses. Sitôt la porte fermée, la bouteille réapparaît, toujours sous l'oeil bienveillant de Shamila. Samedi matin, juste avant le début d'un match entre les wallabies (Australie) et les springboks (Afrique du Sud), le père débarque à nouveau. Seul. Je regarde le début du match avec lui. Nous discutons stratégie, ou plutôt absence de stratégie...Mais comme le temps est incroyablement clair, Kiyaam et Shamila m'enlèvent pour un long tour en voiture vers le Cap de Bonne-Espérance. Ce fut magique. Imaginez une côte de sable gris blanc et de rochers ronds. Dans le lointain, des montagnes se découpent jusqu'à perte de vue. De temps en temps, une voiture stationnée sur le bord de la falaise indique la présence d'une baleine. J'ai la chance d'en apercevoir une, qui comme un dauphin d'aquarium s'élance des profondeurs pour émerger totalement dans un bond gracieux. A Simon's Town, nous apercevons la colonie de pingouins. Puis la végétation se raréfie, les arbres ploient davantage vers le Nord, certains sont presque couchés, la lumière change...A proximité de Cap Point, là où deux océans s'affrontent avant de se tourner le dos, une brume enveloppe de mystère ce combat. A tel point qu'il est impossible de pousser plus loin. Nous rentrons par la côte ouest, celle de l'Océan Atlantique. Un petit village très british, Scarborough, se devine à travers le brouillard. L'endroit est si paisible, on se croirait revenu au 19ème siècle, dans les Cornouailles. Des vignes sur ma droite pourraient bien être les plus australes du monde...(à moins qu'au Chili...). Plus tard, en remontant sur Cape Town, nous nous arrêtons à Camps Bay, un quartier entre Signal Hill et la mer, celui où il faut être. Trendy Place (le coin à la mode). Une belle plage, des belles bagnoles, des belles barraques. Un coin friqué. Nous avalons quelques sushis (avec un verre d'excellent sauvignon) à côté du Premier Ministre de la Province du Cap, m'apprend-on, mais une fois qu'il fut parti (ils ont du avoir peur que je lui demande un autographe). Je me rends compte que j'avais bien ingratement jugé la ville. Maintenant que je sais tout ce qu'elle offre, combien de merveilles sont à portée de main, je comprends mieux ce que j'ai lu à son sujet. Cette ville du bout du monde est un diamant serti de montagnes et posé sur l'eau. |